Présidentielle : Macron – Le Pen, bloc élitaire contre bloc populaire

Le danger populiste, même s’il est écarté au second tour cette fois-ci, ne fera que revenir l’élection suivante, en plus menaçant, si aucune réforme de fond n’est faite.

Le politologue Jérôme Sainte-Marie l’avait prédit : le clivage gauche/droite est en train d’être supplanté par celui entre un bloc élitaire et un bloc populaire1. Seulement, le bloc populaire est lui-même fracturé entre son aile nationaliste et son aile communiste, ce qui donne un avantage au bloc élitaire qui arrive au premier tour avec Emmanuel Macron.

L’ancien clivage entre PS et LR est mort. Entre une Anne Hidalgo à 2 % et une Valérie Pécresse à 4,7 %, l’ancienne classe politique n’a pas su utiliser les 5 années d’opposition pour se rénover. La sanction est sans appel, PS et LR disparaissent au profit des nouvelles formations aux discours plus tranchés et plus manichéens.

Illibéralisme des deux blocs

Les deux blocs qui se font face désormais n’ont rien de libéraux. Ce sont des agrégats d’intérêts politico-économiques qui cherchent à maintenir et rénover le fameux modèle social français devenu horizon politique indépassable du débat public français.

Jérôme Sainte-Marie fait des élites du capitalisme national et de l’État -les deux en France sont profondément imbriquées- le cœur du bloc élitaire. Lui sont satellisés les cadres et les retraités qui aspirent à ce que rien ne change en leur défaveur. Il ajoute cependant qu’il s’agit d’une synthèse entre libéralisme économique et culturel.

Là, il se trompe : le modèle social français défend les intérêts des classes protégées2, celles d’un modèle social français qui exclut le libre échange et la concurrence quand ils bousculent les intérêts de la bureaucratie et du capitalisme de connivence. Le libéralisme défend des principes, celui de la liberté individuelle et de son rôle structurant de tout l’ordre social.

Au contraire, le bloc populaire rassemble les ouvriers, les employés, les déclassés qui vivent loin des métropoles. Beaucoup moins structuré que le bloc élitaire, sans leader naturel et, comme l’ont montré Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, sociologiquement dispersé par une nouvelle économie de service, il aspire à toujours davantage de redistribution sociale et économique3. Faut-il chasser les riches ? Faut-il exclure les immigrés du circuit de redistribution des richesses ? Dans tous les cas, il faut plus d’État, plus d’autorité, donc davantage de classe bureaucratique, mais cette fois-ci réassignée à la place de servante de l’idéologie nationaliste ou communiste.

Le déclin de l’État de droit

Le réformisme libéral est sans doute audible pour une partie du bloc élitaire quand il parle d’innovation, de révolution numérique et d’entrepreneuriat. Il est audible pour une partie du bloc populiste quand il parle de pression fiscale, de dépenses publiques somptuaires et de refaire le régalien. Quelle que soit la nouvelle configuration, la question de la liberté individuelle et son armature juridique, l’État de droit, passe au second plan. La Macronie lui a substitué l’état d’urgence permanent4, les Le Pen et Mélenchon rêvent de transposer le modèle poutiniste en France.

L’État de droit donne sa forme à la démocratie représentative : l’encadrement de l’action politique par le droit, la protection des libertés individuelles, la séparation des pouvoirs dessinent les contours d’un régime libéral qui fonctionne. Cependant, la substance risque de lui manquer. Même si Emmanuel Macron est réélu au second tour, comment gouverner un pays avec plus de 51 % de votes protestataires ? Le consensus sur l’esprit des institutions s’est dissipé, ce qui rendra extrêmement difficile l’exercice du pouvoir du prochain président, quelle que soit son étiquette.

Face au tous contre Macron de Marine Le Pen, Emmanuel Macron a choisi la stratégie chiraquienne de l’union nationale contre l’extrémisme. Stratégie ultraconservatrice, elle anticipe une nouvelle ère d’immobilisme après l’élection qui ne ferait qu’accélérer le déclin national.

Surtout, elle n’éliminera pas le danger populiste, qui reviendra à l’élection suivante : c’est sur le conservatisme des élites que s’alimente l’esprit révolutionnaire des populismes. Pour que les deux blocs se fissurent, la voix du libéralisme doit continue à se faire entendre.

Jérôme Sainte-Marie, Bloc contre bloc : La dynamique du Macronisme, Paris, éditions du Cerf, 2019. ↩
Timothy Smith, La France injuste. Pourquoi le modèle social français ne fonctionne plus, Autrement, 2006. ↩
Jérôme Fourquet, Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux, Seuil, 2021. ↩
Stéphanie Hennette Vauchez, La démocratie en état d’urgence, Seuil, 2022. ↩

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