Le choc chinois, la crise germanique, et l’Europe de l’Est

Nous avons longuement parlé du choc économique que représentent la montée en puissance de la Chine pour l’UE en général et l’occident. Nous avons d’ailleurs souvent parlé du choc que représente la Chine pour l’économie allemande. Le déclin industriel allemand a beaucoup été associé à la question du coût de l’énergie et bien évidemment c’est quelque chose de très important. Mais si vous regardez le prix de l’électricité, la France qui paie aujourd’hui nettement moins cher que l’Allemagne n’attire pourtant pas tellement d’investissement industriel. La réalité c’est que le déclin allemand est essentiellement le fruit de la concurrence chinoise. Le Japon de son côté connaît d’ailleurs exactement le même problème sans pour autant avoir connu le même drame énergétique que l’Allemagne. Les Japonais ne se sont pas suicidés sous les ordres des USA et ne se sont pas coupés totalement de la Russie eux.

On le voit sur les machines-outils qui étaient quand même le fleuron de l’industrie technique germanique et qui sont désormais dépassées par les producteurs chinois. On peut le dire sans vraiment douter, que même sans la crise avec la Russie et un gaz encore abondant et pas cher, l’Allemagne souffrirait sans doute des mêmes problèmes. La crise énergétique n’a fait sans doute qu’accélérer le processus. Mais rappelons tout de même d’où vient la crise actuelle. Si la France depuis 50 ans semble être devenue un pays sans réel projet ou stratégie avançant comme un chien crevé au fil de l’eau, ce n’est absolument pas le cas de l’Allemagne. Les français ont décidé de sortir de l’histoire en faisant l’UE et l’euro, en tout cas c’est ce que nos élites ont voulu. L’Allemagne bien au contraire a utilisé l’UE et l’euro comme un moyen pour assurer sa domination sur le continent. Convenant que le déclin démographique était là et que l’immigration aurait de la peine à seulement compenser ce déclin, les Allemands se sont mis à vouloir vivre d’exportations sur le marché mondial.

Ne pouvant plus assurer une croissance permanente à cause de leur déclin démographique interne, ils se sont donc tournés vers l’extérieur. Ils auraient pu chercher à redresser la natalité, mais ils ne l’ont jamais fait. La question nécessiterait sans doute une analyse profonde, c’est sans doute lié à l’association excessive entre politique nataliste et nazisme. Mais c’est un autre sujet. L’Allemagne a décidé de faire du mercantilisme. Le tournant est bien évidemment lors de la mise en place de l’euro. Dès 2003, commence les réformes du marché du travail avec les fameuses réformes Hartz qui cassent les salaires. Très rapidement, l’Allemagne connaît des excédents commerciaux et détruit ses deux adversaires industriels du continent à savoir la France et l’Italie qui ne peuvent plus dévaluer pour contrer le mercantilisme germanique. L’euro s’il est surévalué pour la France et l’Italie, s’avère par contre très sous-évalué pour l’Allemagne, ce qui accroît mécaniquement sa compétitivité externe. Le taux de change de l’euro dépendant de la balance des paiements de l’ensemble de la zone euro, le taux de change ne peut pas mécaniquement être adapté à tous les pays en même temps. C’est le gros défaut de cette monnaie qui n’a en réalité aucun réel avantage, mais passons.

L’autre arme de l’Allemagne qui a été préparée de longue date puisque la stratégie d’externalisation allemande commence dès la chute du mur de Berlin c’est bien évidemment les pays d’Europe de l’Est, que l’Allemagne va transformer petit à petit en hinterland industriel germanique. L’Allemagne fera d’ailleurs tous pour élargir de plus en plus l’UE vers l’Est contre l’avis souvent de ses anciens partenaires. L’hinterland germanique suit le beau Danube bleu et va jusqu’en Roumanie en débouchant sur la mer noire. La volonté actuelle de l’Allemagne d’intégrer l’Ukraine dans l’UE suit cette même logique. Il s’agit d’exploiter au maximum une population bien éduquée et pas cher pour fabriquer les pièces dont a besoin l’industrie allemande. On rapatrie ensuite le tout ainsi que la valeur ajoutée au pays en assemblant en Allemagne et en collant une étiquette « Made in Germany ». Il faut le reconnaître si cette stratégie est immonde, car basée sur un principe d’inégalité fondamentale , les Allemands étant supérieurs aux autres qui assemblent, elle a bien fonctionné jusqu’en 2017.

Car après avoir coulé ses rivaux, l’Allemagne a pu s’accaparer tout le marché européen et surtout en suite, commencer sa conquête du monde. Les excédents allemands avaient atteint des sommets. Il faut bien comprendre tout de même que contrairement à la France l’Allemagne n’a jamais considéré l’UE comme autre chose qu’un outil à son service. À dire vrai il n’y a que la France et ses élites pour penser véritablement à la disparition de leur propre nation pour faire l’Europe. Et c’est sans toute l’origine de tous les imbroglios et incompréhensions que l’on voit de part et d’autre sur différents projets. Particulièrement, dans le domaine militaire ou la France donne tout sans jamais rien recevoir en retour. On peut le dire ici, si la France d’autrefois était la fille aînée de l’église, elle est aujourd’hui la fille aînée de l’UE, la fille un peu bête et naïve, pour ne pas dire plus. Le problème de la stratégie allemande est qu’elle avait deux vices de conception. Le premier est que le mercantilisme en lui-même pose problème. En effet si tous les pays cherchent en même temps à avoir des excédents commerciaux en compressant la demande intérieure, vous détruisez mécaniquement la demande globale.

C’est un processus connu, mais qu’on ne veut plus entendre. Agir de façon purement égoïste et rationnelle peut avoir des conséquences collectives très négatives. Vouloir tirer sa croissance par des excédents commerciaux va inéluctablement pousser d’autres pays dans des difficultés, c’est arithmétique si je puis dire. Si l’Italie et la France se sont laissé piller, on voit bien aujourd’hui que les USA qui ont eu de très gros déficits commerciaux avec l’Allemagne réagissent. Les taxes de Trump ce n’était pas tant contre l’UE que contre l’Allemagne et ses excédents. Que ce soit par des dévaluations monétaires, ou par des droits de douane, un pays raisonnable ne peut pas laisser un autre durablement accumuler des excédents à son encontre, cela devrait être l’évidence même. Et pourtant personne aujourd’hui en Europe ne remet en question cet étrange modèle économique faiseur de crise monétaire et commerciale.

La seconde erreur était de croire que l’Allemagne resterait éternellement dominante. C’est là où la Chine entre en scène. Même avec ses avantages et l’utilisation de l’Europe de l’Est comme main-d’œuvre, l’Allemagne n’est plus compétitive. Les Allemands ont trouvé en quelque sorte le mercantiliste suprême avec la Chine. Or l’Allemagne s’est en partie désindustrialisée vers les pays de l’Est, elle n’a gardé que ce qui produisait le plus de valeur ajoutée dans une espèce de grande machine à hiérarchiser les peuples à travers la « spécialisation » du commerce international découlant du libre-échange. Les Chinois ont eu une autre méthode. Grâce à leur immense démographie, ils ont pour ambition de tout produire de A à Z. Ils prennent toute la valeur ajoutée en quelque sorte. L’Allemagne se retrouve donc devant un mur. Soit elle met fin à son projet à l’international faute d’être concurrentielle même en intégrant l’Ukraine, ce qui reste encore hypothétique. Et alors il faut refaire de l’UE un pôle de dynamisme économique. Il faudrait alors remettre en question à la course à la baisse salariale en Europe et relancer la demande intérieure. C’est un peu ce que prônait Mario Draghi dans son rapport.

Ou alors l’Allemagne continue sa fuite en avant et elle connaîtra alors le même sort que la France sauf que c’est un pays beaucoup moins attractif sur le plan du tourisme. L’Europe devenant littéralement un musée économique. L’autre problématique de cette question est l’évolution des pays de l’Est. Ces pays sont souvent présentés comme de grandes réussites, en particulier la Pologne. C’est un pays qui a certes eu beaucoup de croissance grâce aux délocalisations et à la destruction des économies françaises et italiennes. Mais la hiérarchie de la spécialisation allemande ne leur a pas permis vraiment de rattraper le niveau de vie de l’Ouest. Si l’on regarde en parité de pouvoir d’achat, on constate que l’écart entre la Pologne et la moyenne européenne est en fait stable sur vingt ans et l’écart s’est même creusé avec l’Allemagne. Et c’est normal puisque leur spécialisation les enferme en tant que sous-fifre des industriels allemands. Si l’on regarde la balance commerciale de la Pologne, elle est très positive et équilibrée avec l’Allemagne. Elle est par contre très déficitaire avec la Chine.

Ce qui veut dire que la Pologne est déjà une zone d’assemblage pour des pièces qui viennent en réalité de Chine. C’est en gros une usine de transformation intermédiaire. On peut se demander si le choc de la montée en gamme de la Chine ne va pas être encore plus violent en Europe de l’Est qu’en Allemagne. C’est d’ailleurs la question que se posent déjà les Polonais comme sur ce fil de discussion sur la plateforme X. Mais nous touchons ici au cœur du problème du modèle allemand et plus généralement du système du libre-échange. En spécialisant les nations, on crée mécaniquement une hiérarchie. On suppute des gains généraux, mais l’on produit de graves disparités entre les peuples, mais aussi entre les différentes couches sociales au sein des nations. Si les pays de l’Est n’avaient pas rejoint l’UE, je suis persuadé que leur croissance n’aurait pas été plus faible, mais ils ne se seraient pas retrouvés pris au piège d’un modèle qui aujourd’hui risque de s’effondrer sur eux à un moment où ils vont en plus devoir faire face à un effondrement démographique et à un vieillissement massif. L’Europe était présentée comme une réconciliation entre les peuples du continent, c’était peut-être le rêve de certains Français, je veux bien le croire. Mais en pratique c’est devenu une machine à construire un nouveau Reich économique au détriment des plus faibles. C’est sans doute ça le plus grand échec de la construction européenne, un véritable échec moral en plus d’être économique.

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